Le paradoxe d’une vie totalement dirigée par le sentiment d’être « extérieur à tout » est que les réactions corporelles sont essentiellement tournées vers soi, crées par soi. Le curriculum vitae médical d’un dépressif, renvoyant à de la science-fiction amusante, est parsemé de longues et incurables affections, inexplicables parfois, avec de légères fluctuations dans la forme, notamment l’organe ciblé qui change souvent.
La thyroïde, organe sensible et primordial dans le fonctionnement de l’humain, imposant de graves conditions sur l’état mental et physique, régulant plusieurs paramètres hautement considérables du monde social (transpiration, poids, humeur et sommeil) fut la première cible décisive, très stratégique, du traitre nommé « mon organisme ». Réfractaire, la plupart du temps, dans l’efficacité au combat de maladies communes (grippe, rhume), plutôt lent à la détente lorsqu’il est légitimement sollicité, mon système immunitaire paresseux se découvre soudain une énergie très productive à investir dans l’attaque rapide d’un organe interne, fragile et précieux. C’est ainsi qu’une maladie auto-immune est née. Paradoxale situation s’il en est, les anticorps voués à la protection résidente fomentent une mutinerie lourde de conséquences. Maladie de Basedow m’avaient-ils diagnostiqué.
La thyroïde agressée par sa propre team biologique agit avec force sur la vie de l’automutilé victime. Elle détermine, selon l’activité de la stimulation, hyper ou hypothyroïdie, en premier lieu, l’appétit. Capable de consommer l’équivalent des calories mensuelles d’une famille du tiers monde en une seule soirée, l’hyperthyroïdien doit compter les kilos qu’il perd. Un gouffre financier et alimentaire qui déplait rapidement aux personnes qu’il côtoie. Jamais repu, l’hyperthyroïdien sent son cœur battre sans même poser la main sur la poitrine, et discerne que le repos cardiaque se situe aux alentours de 100 bpm, fréquence bien plus élevée qu’un morceau de dubstep, et sans émotions extérieures ni efforts requis.
A peine conscient de son état lamentable, l’hyperthyroïdien doit composer avec une transpiration excessive très déstabilisante et spectaculaire. A peine fait-il le ménage sur une surface de 20 m², et le voila trempé jusqu’aux os de sa propre sueur, le balais maladroitement tenu sous conditions de glisse humide. Le tremblement des mains soulève de délicates questions telle que des soupçons d’alcoolisme effréné ou d’émotivité mal contenue. Il en est rien, le tremblement est inévitable. La difficulté la plus grande réside dans les variations complexes d’humeur, non-linéaires, aux inflexions fortes, de l’hyperthyroïdien qui se laisse osciller entre apathie dépressive et surexcitation éreintante (pour lui et son entourage), tout ceci recouvert d’une sensibilité débordante, dégoulinante tantôt par les larmes, tantôt par la colère (quand les deux ne s’accordent pas pour apparaitre simultanément). La maladresse compte aussi. Corollaire aux tremblements, l’agilité s’amenuise à mesure que l’hyperthyroïdien tente de la maitriser. Les verres cassés et autres accrochages routiers prennent le statut de banalités quotidiennes, et s’en suit une flopée de surnoms caractéristiques et peu imaginatifs : Gaston, Bras-Cassé, Deux mains gauches…etc…Attention de pas trop le taquiner ; pour rappel, l’hyperthyroïdien se sent très vite blessé et explosera de larmes ou de colère, au choix.
La boucherie humaine appelée chirurgie exécute donc la tâche nécessaire : Ablation de l’abat en question avec comme seule contrainte, minime, un traitement à base d’hormones synthétiques de substitution…à vie. Satisfait de pouvoir se libérer de la maladie (crée par et pour lui-même je rappelle), l’ex-hyperthyroïdien déchantera vite lorsqu’il verra sa vie entièrement dépendante des productions pharmaceutiques, l’impossibilité d’obtenir un stock supérieur à deux mois de traitement (pour un soin à perpétuité), la visite biannuelle chez le médecin et la prise de sang associée. Pour ma part, conjecturant une durée de vie restante de 40 ans, et opéré 8 ans auparavant, je compte 17520 cachets, soit 625 boites à 1.70 euros, 24 visites chez le médecin (528 euros), et 24 prise de sang complètes (840 euros).
Conseil de pro: Veillez à ne pas déménager trop souvent, ni même à changer vos habitudes, car les changements apportent d’incommensurables difficultés administratives promptes à rendre quiconque dépressif, ce qui ajouté aux oublis trop régulier du traitement, vous fera entrer dans un cercle vicieux d’enfoncement perpétuel. Oubli de visite médicale à la fin des deux mois maximum renouvelés 3 fois et plus d’ordonnance sous la main, la longue chute vers l’hypothyroïdie se dessine, avec elle l’apathie et la dépression, le non-vouloir vivre et le je-m’en-foutisme. Cercle vicieux qui poussera le mal-soigné à se soigner d’autant plus mal que sa santé décline, que son poids augmente et de continuer, malgré l’absence de l’organe, à vivre les effets de ses dysfonctionnement.
Comme quoi, le corps traitre sait aller au bout de ses volontés de mutinerie, et si les anticorps putschistes ont abdiqué faute de cible restante, la thyroïde n’étant plus qu’un déchet depuis longtemps disparu dans la poubelle d’un bloc opératoire nîmois , le cerveau saura créer les conditions psychologiques indispensable à l’aboutissement de cette autodestruction raisonnée. Comment ne pas poursuivre dans la détestation du monde avec toutes ces conditions ?
Le culte du corps…pff…j’t’en foutrais de la vie saine moi !
Seconde affection notable du déprimé qui n’a qu’un seul ennemi, lui-même, l’eczéma et les désagréments associés. Pour commencer la frustration de n’avoir face à soi qu’un diagnostic unanime et flou : « Monsieur, ca doit être le stress ».
« Stress » est le fourre-tout étiologique quand les batteries de tests biologiques ont échouées à éclaircir les tenants de l’apparition cutanée, monsieur « Stress » apparait comme unique responsable. Un peu à l’image d’Al-Qaïda, il n’existe pas vraiment en dehors des medias mais reste néanmoins l’ennemi numéro 1.
« Pour ce combat Messieurs Dames, et pour la remise en jeu du titre « Une Vie Saine » ! J’accueille à ma droite NEEEEEEDJIL !! Pesant la bagatelle de 80 kg, à la reconquête du titre, toujours emporté par l’ennemi indétrônable ! A ma gauche ! Moooonsieur STREEEEESSS ! Invaincu depuis 30 ans, au titre de gloire sans fins, STRESS est confiant, toujours aussi peu visible, mais il devra gagner à nouveau ! DING DING ! Fight ! »
L’eczéma consiste donc à posséder une surface plus ou moins grande de peau sur laquelle des boutons et des craquelures ensanglantées vont se disputer une conquête stratégique de terrain. La position géographique de la zone de combat varie, selon l’âge, selon le temps, l’humidité ou la salinité de l’Arctique, ou un battement d’ailes de papillons lointains, n’importe quoi en fait, histoire de conserver un brin d’originalité (l’eczéma est un comique).
Le pli interne des coudes était un départ, puis déplacement discret vers le pli interne du genou, et finalement la voute plantaire. Légères variations aussi concernant la forme. Le dernier en date, un eczéma bulleux, commençait par un grattement sans fin et violent de la voute plantaire, puis une petite bulle apparait, puis une autre, et en une nuit, la coalition des traitres se forme, les petites bulles rejoignent la plus grande et forment une ampoule (qui n’en est pas une), de 1 à 2 centimètres de diamètre, épaisse de 5 millimètre (ce qui est en soi visuellement impressionnant), qui elle aussi, gratte, et qui, ayant choisi l’endroit idéal (la voute plantaire) donne droit à une douleur atroce à chaque pas durant 4 à 5 jours le temps que la bulle éclate comme une vulgaire capote bombe-à-eau. La durée pendant laquelle la bulle enfle est parsemée d’irritations obsédantes (se gratter devient un sadisme, « onglement » armé) et de douleurs brulantes (car la bulle pour croitre décolle trèèèès lentement le derme sur sa toute sa circonférence).
Puis retour à la case départ, la bulle éclatée laisse une peau morte, qui gratte horriblement, laisse poindre une nouvelle peau toute neuve en dessous qui se transformera périodiquement en bulles, et cætera, et cætera.
« Victoire FACIIIIILLE pour le grand STReeeEEEEESSSS ! Il a dégainé au moment où NEDJIL le loser s’est assis, magnifique lancé d’eczéma bulleux (arme nouvelle ! Stress est plein de surprises !), direct sur l’pied et le match était plié ! Ce n’est pas cette année encore que Nedjil rentrera avec le trophée « Une Vie Saine » sous le bras. Quel beau match ! Quel beau combat ! Quelle belle fin !!! »
Au prochain épisode : l’Allergie aux fruits de mer.
Bon appétit bien sur !

nous sommes sur le meme monde …
je ne sais pas si demain je pourrais encore conduire …
oui…c’est assez chiant (et ca a repris chez moi, l’eczema…j’avoue, je souffre en ce moment)